Haro sur le baudet

Quel triste sort que celui réservé à l’âne ! Dans notre bestiaire, celui qui fut, durant de nombreuses années, notre compagnon dévoué, quoiqu’un peu têtu voire bourrique, se voit réserver un rôle peu enviable. Dans notre dernière chronique, Les hirondelles lisent aussi, nous vous avions conseillé le magnifique roman de Laurent Gaudé intitulé Le Soleil des Scorta. Dès la première page du roman, inondés de chaleur, nous faisons la connaissance, dans la poussière des Pouilles, de Luciano Mascalzone et de sa fidèle monture qui n’est autre qu’un âne. Liés à la vie, à la mort, celui-ci connaîtra le même cruel destin que son maître. Quelques pages plus loin, un second âne, cheval du pauvre, connaît une éphémère célébrité. C’est un âne qui fume et qui divertit de la sorte tous les enfants du village de Montepuccio. Hélas pour lui, le cancer du poumon n’est pas l’apanage des hommes.

Notre littérature classique ne lui est guère plus enviable. Ainsi, Charles Perrault ne lui laisse plus que la peau tandis que Jean de La Fontaine dans sa fable Les animaux malades de la peste le transforme, une fois n’est pas coutume, en bouc émissaire au son du funeste cri de ralliement : « Haro sur le baudet ».

Cette bête, en somme, est victime de son caractère revêche. Travailleur forcené mais véritable tête de mule, l’âne aux longues oreilles, pourtant si familier, fait honte aux écoliers.

Qu’en est-il donc en politique ? Loin de nous l’idée de passer du coq à l’âne mais le bourricot est très présent dans cet étrange domaine que d’aucuns nomment mare aux canards.

Outre-Atlantique, malgré l’assentiment populaire, l’âne ou plutôt l’ânesse a été défait face à l’erratique éléphant. Emblème des démocrates, il n’a pu porter, en dépit de la nette victoire en nombre de voix, Hillary Clinton jusqu’à la Maison Blanche.

Et en Europe ? Sensibilisés à la cause animale, nous pouvons assurer à l’âne des jours meilleurs. Que nenni, point du tout ! De l’autre côté des Pyrénées, l’âne est muselé, accablé, bâillonné. L’âne souhaite mener sa vie librement, s’émanciper. Au lieu de cela, il est durement réprimé dans le silence assourdissant de la communauté internationale en générale, de l’Europe en particulier. En effet, la Catalogne, dont l’âne est l’emblème, souhaite voter. Que nous soyons favorables ou opposés à l’indépendance, là n’est pas la question. Le sujet préalable est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La source de notre démocratie c’est le peuple et c’est à lui de se prononcer, librement. Le gouvernement de la région catalane mené par Carles Puigdemont a souhaité poser la question de l’indépendance lors d’un référendum qui devait se tenir le 1er octobre prochain. Devait car l’Espagne dirigée par le chef du Partido Popular Mariano Rajoy fait pression sur les élus, met sous scellés le matériel de vote et menace d’emprisonner le gouvernement catalan. Il le fait avec la complicité active du parti centriste Ciudadanos et la complicité passive du PSOE. Seul Podemos a tenté de négocier depuis Saragosse pour trouver ce que nous devons appeler une sortie de crise. L’attitude de l’Espagne est contre-productive. Le refus de tout dialogue radicalise la situation et attise la colère. Interdire le vote entrouvre la porte à une certaine violence. Mariano Rajoy risque de transformer en martyrs les indépendantistes et nuit par son activisme autoritaire à un débat de fond que les anti-indépendance, et ils sont nombreux bien que silencieux, auraient pu mener. Décidément, la démocratie espagnole n’est pas mature.

La France qui, dans son passé récent, a nié le vote du référendum de 2005 demeure silencieuse. L’Europe et sa commission non-élue, plus douée pour mettre à genoux le peuple grec, soutient le gouvernement madrilène.

Winston Churchill disait que « la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres ». Une fois de plus, le modèle en la matière est bien l’histoire récente de Royaume-Uni. Theresa May, opposante au Brexit, le conduit du mieux qu’elle le peut afin de respecter la volonté de son peuple. Souvenons-nous surtout du référendum écossais de 2014 mené avec l’aval de Westminster et qui demeure un modèle du genre. Les Ecossais ont voulu rester britanniques et la question est réglée pour une génération.

Pourquoi alors les Catalans ne peuvent-ils pas eux aussi décider de leur avenir ? Il est temps que les deux camps débattent et que les Catalans, tous les Catalans, s’expriment. Une démocratie sans urne est-elle toujours une démocratie ?

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos ânes. Au lieu de bêler « Haro sur le baudet », respirons et allons de l’avant. Prenons la route, évadons-nous sur les chemins de campagne derrière l’auteur de L’Ile au trésor Robert Louis Stevenson. Il a traversé les Cévennes au XIXème siècle avec son ânesse, Modestine, et a rendu compte de son périple dans un livre : Voyage avec un âne dans les Cévennes. Ainsi, avec Modestine, il existe au moins un âne heureux. Espérons seulement qu’un jour prochain, quel que soit le sentier suivi, l’âne catalan puisse aussi être heureux.

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