Le pouvoir du rire

Affaire Ramadam, Mediapart révèle : « On ne savait rien ». Une de Charlie Hebdo, novembre 2017. La querelle enfle entre les deux journaux. Le débat s’enflamme et aux dires même d’Edwy Plenel, objet de la caricature et patron du journal en ligne particulièrement actif dans le domaine de l’investigation, la surréaction est de mise. Or, le journal satirique qui paya le prix du sang un triste jour de janvier 2015 n’en est pas à sa première caricature aigre-douce. Pouvons-nous rire de tout ?

Les humoristes font rire mais leurs propos sont scrutés, analysés et passés au filtre des tabous et interdits de notre société. Et dans la France des années 2010, postures et censures sont légion. Au début de la décennie, déjà, l’humour grinçant de Stéphane Guillon et de Didier Porte effarouchait le directeur de Radio France nouvellement nommé par le Président de la République de l’époque. Ils ont donc été remerciés. Le quinquennat suivant s’échina à faire de la publicité à Dieudonné afin de conférer une figure d’autorité au Premier Ministre Manuel Valls, admirateur du tigre Clemenceau. Le spectacle fut interdit. Puis l’humour des Guignols de l’info remisé dans l’arrière-cours médiatique par le patron Vincent Bolloré ; Plantu, caricaturiste au Monde régulièrement sommé de s’expliquer sur ses dessins. Ajoutez à cela Yassine Belattar, le « Dieudonné de Macron », Gad Elmaleh, accusé de racisme anti-asiatique, et Laura Laune supposée d’être antisémite. À chaque fois, des pétitions, des cris d’orfraie et des demandes de censure. Désormais chaque mois apporte un nouveau nom sur l’autel de la polémique. Notre société se cabre et répond trop souvent par la vindicte à ce qu’il serait plus juste d’ignorer si le propos déplaît. Pourquoi restreindre le rire ? Comment une démocratie comme la nôtre qui n’hésite pas à se proposer en exemple au reste du monde peut-elle être encore tentée de censurer la parole ?

Certaines tentatives d’humour sont malheureuses et tous les humoristes n’ont pas le même talent. Mais aucun sujet ne doit être proscrit. Notre société ne doit pas avoir d’intouchable ou de vache sacrée et nous nous devons d’être habités d’un certain esprit d’irrévérence. Cependant il faut avoir le talent pour le faire et être sensible à la méthode humoristique employée. Quoiqu’il en soit les diatribes et les anathèmes n’ont pas lieu d’être. Tel journal ne nous plaît pas ? Ne l’achetons pas ! Tel humoriste ne nous fait pas rire et choque notre sensibilité ? Ne l’écoutons plus ! Mais rien ne doit justifier un interdit de parler. Cela est d’autant plus détestable lorsque c’est le pouvoir politique, chatouilleux et rancunier, qui se transforme en Tribunal Suprême de la Bien-Pensance. Voir Manuel Valls et consorts s’ériger en procureurs et, manichéens, séparer chez les humoristes le bon grain de l’ivraie est dangereux. Mettre une limite à ce qui peut être dit, ériger notre perception de la morale comme cadre indépassable du rire est pernicieux. D’ailleurs, sans rire , ainsi parlait Nietzsche dans Le Gai Savoir : « c’est de l’égoïsme de considérer son propre jugement comme une loi générale ».

De son côté, Maurice Druon observait dans Les Rois Maudits que « les foules ont deux voix, une pour la haine, l’autre pour l’allégresse ». C’était vrai du temps où la foule avait un visage mais la foule des réseaux sociaux, terrible magma bien souvent anonyme ne déploie sous pseudonyme que des bruits de haine. Au moindre faux pas, une nuée de comptes se déchaîne et s’acharne. Antoine Griezmann a dû s’en rendre compte à ses dépens. Devons-nous laisser ces sombres gorges déployées élever des totems au-delà desquels plus rien n’est possible ? À force ne plus pouvoir rire des autres, les humoristes en seront réduit à ne rire que d’eux et ça, c’est triste.

Ainsi, laissons dire et si ceux qui font profession de rire ne parviennent pas à dérider nos zygomatiques, ne les écoutons pas. Mieux, essayons-nous au rire.

Car rire, c’est résister. La comédie et l’humour sont des moyens de questionner les dogmes établis. Et du rire, il y en a pour les goûts. Ainsi, de Plaute, de Molière qui étrillent dans leurs comédies l’ordre social. Le rire du bouffon face au roi, le rire des faibles durant les Saturnales, ce rire carnavalesque, rire gras qui tâche mais qui est nécessaire. Un rire plus fin qui peut permette de résister au pouvoir en place, instrument de critique et d’éveil des peuples. C’est un outil sublime, le rire, et Umberto Eco le défend avec brio dans Le Nom de la Rose. N’est-ce pas en effet le mythique second livre de la Poétique d’Aristote consacré au rire qui est la clef de la quête de Guillaume de Baskerville ? Eco nous montre l’opposition entre le tenant froid d’un pouvoir où le rire est proscrit et l’humaniste défenseur du rire, instrument de liberté et de vérité.

In fine, l’important est là : rire c’est résister à l’absurdité de la vie. Êtres doués de conscience nous vivons et, comme le disait Albert Camus, nous reproduisons «les gestes que l’habitude nous commande » et ce jusqu’à notre dernier jour. En effet, s’il ne devait exister qu’une certitude, c’est bien celle de notre finitude. Or, à l’échelle de notre humanité, nous ne sommes que de petits grains de sable sur l’immensité d’une plage. Définitivement, nous ne sommes presque rien…mais ce presque rien est un presque tout. Alors, durant ce temps merveilleux où nous sommes, rions. Censeurs, ne perdez pas votre temps à juger, faites-nous rire. Rions ensemble. Pour Edmond Rostand, «plaisanter en face du danger c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ». Et quel danger est plus grand que celui qui nous emportera à la fin ? Dès lors, à l’image de Pierre Desproges disparu il y a 30 ans le mois dernier, rions de tout et rions jusqu’au bout.

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Image de une: La Joconde, Léonard de Vince, début XVIeme

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