Voyage au bout de sa nuit

« Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. À ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout. »

La Chartreuse de Parme, Stendhal

Samedi 14 avril. Matin. Emmanuel Macron découvre la guerre. Contrairement à Fabrice Del Dongo à Waterloo, il ne se trouve pas sur le champ de bataille mais dans la salle de commandement de l’Élysée. La guerre à laquelle il participe ne se déroule pas sous ses yeux mais à des milliers de kilomètres. Pourtant, sur le terrain, rien n’a changé. Toujours la fumée, encore la destruction, partout le chaos.

Je n’y comprends rien du tout. Le Président de la République, depuis un an, hésitait sur la scène internationale entre la continuité avec ses deux prédécesseurs et le retour aux sources gaulliennes ou villepiniennes. Il aura donc opté pour la continuité. Cette France que le Président souhaitait à la pointe de l’Europe se désolidarise de ses alliés continentaux pour se placer à la remorque des anglos-saxons. L’Élysée bascule le pays dans une aventure maintes fois jouée et dont les premiers chapitres s’appelaient Irak et Libye.

Qui a dit que l’être humain apprenait de l’Histoire ? Non, Monsieur le Président, je refuse votre voyage au bout de la souffrance. Monsieur le Président, ceci n’est pas ma guerre, cela n’est plus ma France.

« Les fouaciers, de retour à Lerné se rendirent au Capitole et là-devant leur roi Picochrole, troisième du nom, proposèrent leur complainte. Lequel incontinent entra en courroux furieux, et sans plus outre s’interroger quoi ne comment, fit crier par son pays ban et arrière-ban, et qu’un chacun sur peine de la hart convînt en armes en la grand place, devant le château, à heure de midi. Pour mieux confirmer son entreprise, envoya sonner le tambourin à l’entour de la ville ; lui-même, cependant qu’on apprêtait son dîner, alla faire affûter son artillerie, déployer son enseigne et oriflamme, et charger force munitions, tant de harnais d’armes que de gueules. »

Gargantua, Rabelais

Ainsi débute la guerre du seigneur Picrochole. Petit homme bilieux et véhément, archétype du chef de guerre. Tiens, mais n’est-ce pas de ce nom que la presse a couronné notre Président ? Face à Picrochole se tient le sage Grandgousier qui répond que « malgré tout, je n’entreprendrai pas de guerre avant d’avoir essayé de gagner la paix par toutes les solutions et tous les moyens ». Au contraire, notre Président fait la guerre et propose ensuite de discuter. Mais pourquoi feindre de vouloir serrer la main que nous venons de couper ? La France s’assoit sur la paix en adoptant une position belliqueuse et applique l’unilatéralisme qu’elle reproche à la Russie. Faisant fi de la communauté internationale, elle enterre, si tant est qu’une pointe de la tour dépassait encore, l’ONU et la communauté des Nations. Pourtant, le 19 septembre dernier, à la tribune de l’ONU, un président disait que « pour établir une paix durable et juste, il y a urgence à nous concentrer sur le règlement politique de la crise […] la solution sera, à terme, politique, et non militaire. » Puis ce même président poursuivait par une magnifique ode à ce multilatéralisme : « Parce que, oui, mes amis, consacrer notre vision du monde, c’est par le multilatéralisme que nous pourrons le faire. Parce que cette vision est universelle. Elle n’est pas régionale. […] Parce qu’à chaque fois que les grandes puissances, assises à la table du Conseil de sécurité, ont cédé à la loi du plus fort, ont cédé à l’unilatéralisme, ont pu dénoncer des accords qu’elles avaient elles-mêmes signés, elles n’ont pas respecté le ciment du multilatéralisme qui est la règle du droit. C’est cela ce qui nous a fait, c’est cela qui construit la paix dans la durée. » Avant de s’interroger « alors, je ne sais si mon lointain successeur aura, dans soixante-dix ans, le privilège de s’exprimer devant vous. Le multilatéralisme survivra-t-il à la période de doutes et de dangers que nous connaissons ? »

Ce Président c’est Emmanuel Macron. Et sept mois plus tard il répond à sa propre question. Notre politique n’a ni constance ni cohérence. À l’avenir, Madame May, Messieurs Trump et Macron pourront s’éviter ce déplacement onusien, ils viennent de détruire la tribune.

Qui a dit que l’être humain apprenait de l’Histoire ? Non, Monsieur le Président, je refuse votre voyage au bout de l’errance. Monsieur le Président, ceci n’est pas ma guerre, cela n’est plus ma France.

« Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;

Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;

Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;

Il le tocarde et le marmine,

Le manage rape à ri et ripe à ra.

Enfin il l’écorcobalisse.

L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.

C’en sera bientôt fini de lui ;

Il se reprise et s’emmargine…mais en vain

Le cerveau tombe qui a tant roulé.

Abrah ! Abrah ! Abrah !

Le pied a failli !

Le bras a cassé !

Le sang a coulé ! »

Le Grand Combat, Henri Michaux

Toute guerre est sale et violente. Depuis 2011, les morts syriens se comptent par milliers. La guerre propre n’existe pas. À l’horizon, je ne vois que des êtres cyniques et hypocrites qui tolèrent le couteau, la machette, les bombes et tracent une ligne rouge déjà franchie au-devant des armes chimiques. Quelle tristesse d’entendre, cruels, des auto-proclamés archanges de la paix qui ne sont en réalité que les principaux pays vendeurs d’armes ! Et pour couronner l’édifice, s’ajoute un soupçon de corruption qui amène à tancer certains dictateurs qui ont pour principal défaut de ne pas être nos clients et à embrasser d’autres qui signent nos contrats.

Qui a dit que l’être humain apprenait de l’Histoire ? Non, Monsieur le Président, je refuse votre voyage au bout de l’arrogance. Monsieur le Président, ceci n’est pas ma guerre, cela n’est plus ma France.

« Finalement, ayant perdu l’esprit sans ressource, il vint à donner la plus étrange pensée dont jamais fou se fût avisé dans le monde. Il lui parut convenable et nécessaire, aussi bien pour l’éclat de sa gloire que pour le service de son pays, de se faire chevalier errant, de s’en aller par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, et de pratiquer tout ce qu’il lu que pratiquaient les chevaliers errants, redressant toutes sortes de torts, et s’exposant à tant de rencontres, à tant de périls, qu’il acquît, en les surmontant, une éternelle renommée. Il s’imaginait déjà, le pauvre rêveur, voir couronner la valeur de son bras au moins par l’empire de Trébizonde.»

Dans ces quelques lignes, nous percevons l’âpre ironie de l’auteur pour son héros. C’est que le monde de Cervantès n’est plus celui de Don Quichotte. C’est un nouveau monde où prime la crue réalité, où les ponts brûlent derrière nous et où l’ancien temps est brimé. Don Quichotte, soldat de l’Idéal, est trahit par son auteur comme un hurluberlu loufoque. Pourtant, c’est un héros, un vrai, un grand, un qui repousse les murs et élève son regard vers la lune. Oui, je préférais lorsque ma France se battait contre des moulins à vent plutôt que ces farces sinistres où, en toute chose, prime l’économie. Ma France rénove ses vieux habits, se pare de beaux principes et extrait de son passé, toujours présent à sa mémoire, de précieuses leçons. Ma France ne se vend pas pour une poignée de rafales. Ma France est un pays qui ne s’abaisse pas à la simple réalité. Mon Président n’est pas un homme qui veut l’adapter au monde.

Ma France est une France qui rêve, une France qui étend le champ des possibles et mon Président, celui qui s’efforce de les accomplir.

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Tableau de tête: Margot la folle, 1562, Brueghel l’Ancien

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