Mort aux vaches!

Dès le commencement de ce texte, le pusillanime chroniqueur que je suis hisse le drapeau blanc. Végans, amis des animaux, défenseurs acharnés des poils et des fourrures, si je prends ma plume aujourd’hui, ce n’est pas pour réaliser un appel au crime. Je le confesse, j’aime les vaches et mon cœur d’artichaut souffre lorsque l’amour prend la forme de ce bovidé. En outre, je ne suis absolument pas adepte du cuir donc mon titre est sans équivoque.

Inspiré par la subtilité des chroniques de Marielle Fourcade (petite parenthèse), j’ai jeté mon dévolu sur cette expression aux couleurs de notre temps. Comme nous pouvons l’apprendre assez aisément, l’expression à l’accent anarchiste « mort aux vaches » trouve son origine dans la guerre perdue de 1870. Lorsque le conquérant allemand prenait son tour de garde, Wache dans la langue de Goethe, quelques courageux compatriotes d’antan s’égosillaient alors, dans un cri de défi ne manquant pas de panache : « Mort aux Vaches ! » Depuis lors, cet appel s’est mué en cri de ralliement contre tout représentant de l’ordre.

Vous l’avez compris, la star de ces jours derniers, c’est la vache. Certains mauvais esprits opinent déjà du chef avec malice et me susurrent dans le creux de l’oreille qu’il fait sale temps pour les vaches sacrées de la politique. La vache insoumise voit rouge et donne des coups de cornes de tout côté afin de détourner l’attention de la polémique liée aux comptes de campagne ; la vache frontiste souffre encore de s’être vue abandonnée par son ancien amour ; la vache élyséenne chute dans les sondages ; enfin, les vaches sacrées de la droite ont subi les charges intempestives du taurillon Wauquiez…amour vache, sûrement. Quant aux socialistes, je m’excuse de ne pas les avoir mentionnés mais cela fait quelques mois que la ménagerie de Solférino a plié boutique : au revoir éléphants, adieu veaux, vaches, cochons, couvées

Non, l’étoile filante, montante, vibrante, celle qui altière porte la corne droite, le museau au vent et le pis lustré, celle qui par sa beauté, sa finesse, nonobstant son poids, pourrait en un claquement de queue intégrer la constellation du taureau, la Génisse Magnifique, Sérapis des Temps Modernes, digne fille de Minos et de Pasiphaé, c’est Haute. Oui, Haute. Haute tout court. Ne cherchez pas de qualificatif ou d’origine géographique protégée. Point de Garonne ou de Pyrénées, Haute se suffit à elle-même. Haute est une Aubrac, originaire de l’Aveyron et elle était l’égérie du 55ᵉ salon international de l’agriculture. Une nouvelle fois, pour le bonheur des grands et des petits, pour le plaisir des yeux et le frémissement des papilles, le Parc des Expositions de la Porte de Versailles est devenu le temps d’une semaine la plus grande ferme de France. Il y eut peut-être mille vaches dans ce noble aréopage, mais ce furent les meilleures d’entre elles. Non pas enferrées dans une stabulation énorme où l’animal réduit au rang de moyen de production n’est plus qu’un nombre, mais bien mille unités différentes, mille traits de la France des Campagnes qui, au-delà de cette diversité affirment à grand renfort de meuglements l’unité du pays. Et Haute, du haut de l’affiche, incarnait ainsi, en l’an de grâce 2018, le Léviathan bovin si cher à Hobbes. E pluribus unum. Vaches de tous les terroirs, unissez-vous ! Elle est nécessaire cette unité pour défendre la présence des vaches sur nos coteaux. Ainsi, certains vallons de l’ouest gascon sont menacés de perdre le précieux statut de zones défavorisées simples et les aides afférentes. Le combat est intense et nous y joignons notre cœur.

Alors, le salon se termine, les exposants, riches de médailles et de souvenirs, délaissant les cafés tapageurs aux lustres éclatants, quittent la ville lumière pour l’éclat de leurs champs. Les vaches, têtes hautes, Haute en tête, tâtonnent et trottinent. Finie la foule des regards ébahis. Durant un an, elles n’auront plus, pour seul loisir, que de regarder les trains passer. Enfin, manière de parler, car notre époque est une période de grande délicatesse budgétaire. D’aucuns, d’ailleurs parleraient de vaches maigres si seulement certains premiers de cordées, grands bénéficiaires de la politique fiscale du gouvernement, ne dégustaient pas le veau gras. Bref, l’heure est aux économies et, à en croire le rapport Spinetta rendu le 15 février dernier, le train pourrait ne plus siffler trois fois. Les vaches ont donc de quoi être inquiètes. La menace de supprimer les lignes ferroviaires de campagne, la volonté du gouvernement de transformer la SNCF en société nationale, voie rapide vers une possible privatisation, tels sont les sujets qui soufflent en rafales au-dessus de leurs cornes. Et ce vent est si fort qu’il pourrait, comme on le dit au nord de Gimont, écorner les bœufs.

Fidèle à Du Bellay, plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin, plus mon petit Liré que le mont Palatin, je suis resté ancré dans notre sud-ouest et n’ai pas fait le voyage jusqu’à Paris. Ainsi, je n’ai pas eu l’insigne honneur de passer un moment en tête-à-tête avec Haute. Je n’ai donc pas pu l’interroger sur ces sujets d’actualité. Mais le gouvernement doit prendre garde car, entre l’agriculture et les trains, les sujets de mécontentement sont nombreux chez les ruminants. Et des ruminants qui ruminent dans la rue, minant ainsi le moral du gouvernement, voilà qui est dangereux. Or, dans l’Histoire, aucun gouvernement n’a pu résister à la pression des champs lorsque les vaches se mettent à défiler, pis en l’air, et meuglant un sinistre : « Mort aux vaches » !

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Tableau de tête: Les vaches, Vincent Van Gogh, 1890

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