La tentation de l’île

Je, tu, île. Depuis l’île de Tounis, ou du moins ce qu’il en reste depuis que la Garonette a été asséchée en 1954, mon regard se porte au loin et mes pensées insulaires dérivent sous le vent. D’aucuns, Musset modernes, me conseilleront d’assouvir ma tentation en allumant la télévision. En guise d’île au trésor, je pourrais voir Robinson, Paul et Virginie, entre survie et compétition sportive, s’affronter sur la thaïlandaise Koh Lanta. Entre l’équipe jaune et l’équipe rouge, la lutte est aussi féroce que celle qui opposa naguère le groupe de Ralph à celui de Jack. Las, traumatisé enfant par sa Majesté des Mouches, je doute que le programme de télé-réalité parvienne à combler mes désirs.

Dans mes rêves les plus fous, les paupières semi-closes, l’humeur vagabonde, la tentation de l’île m’étreint. Je double les péniches languissantes sur le Canal du Midi, «le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure» et quitte l’œuvre de Riquet à Sète. Je plonge dans Mare Nostrum, cap à l’est. Au large de la cité phocéenne, je délaisse If et son célèbre prisonnier, j’opine vers le Frioul et, droit au but, je me dis que « ces moments de bonheur ces midis d’incendie » pourraient prendre la forme de l’île de beauté.

La Corse, île de caractère et de haute gastronomie trace sa route et lève les voiles. Les élections des 3 et 11 décembre sont presque passées inaperçues sur le continent. Pourtant, les régionalistes, au pouvoir depuis 2015 et représentés par 3 des 4 députés à l’Assemblée Nationale, se sont vus confirmés à une large majorité. La Corse est française mais elle est insulaire et rêve d’autonomie. Unis dans la République mais attachés aux spécificités locales, les Corses souhaitent devenir acteurs de leur avenir et remettre leur terroir au cœur des préoccupations politiques. Ainsi, ils entendent répondre aux problèmes locaux par des solutions locales. Noble et vaste programme que celui de Pè a Corsica. Selon Aristote, « une cité est une communauté de la vie heureuse, c’est-à-dire dont la fin est une vie parfaite et autarcique ». Nul doute que le duo Simeoni-Talamoni apprécie la philosophie aristotélicienne.

Il en est un autre qui appréciait Aristote mais plus encore Chateaubriand et Aragon. Épris de Méditerranée, il aimait passer ses étés en Corse du côté de Saint-Florent. Pour lui, les « orages désirés » se sont enfin levés et il nous a quitté le 5 décembre. Je ne puis que vous conseiller la lecture du sublime discours du Président de la République aux Invalides. Monument de finesse et d’esprit, Emmanuel Macron a su invoquer avec délicatesse les mânes des écrivains chers à Jean d’Ormesson. D’outre tombe, l’immortel prince des lettres a dû esquisser un malicieux sourire. Désormais, Jean d’Ormesson repose entre les mains de Dieu, car tel est son plaisir. Que la vie en vaut la peine !

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

Jean d’Ormesson aimait la Méditerranée. Le nom de Famagouste le faisait rêver. Et comme Lawrence Durrell, comme Homère dont la voix l’a toujours guidé (il le relisait encore cet été), il adorait les îles grecques. Symi semble sa préférée même si Kastellorizo, île la plus orientale qui enchante d’un battement de cil la rive turque si proche, si lointaine, conservait une place à part dans ses livres. Et puis, Skyros et Spetses où il retrouvait son confrère académicien, Michel Déon, parti il y a moins d’un an. C’est d’ailleurs Jean d’Ormesson qui prononça son hommage en l’église Saint-Germain-des-Prés le 18 janvier dernier.

Michel Déon adorait les îles et c’est en Irlande qu’il s’est éteint, à Galway, à moins d’une heure de route du fameux Connemara. Là-bas, l’auteur du Taxi Mauve et des Poneys Sauvages a eu pour voisin un écrivain iconoclaste qui devint son ami : Michel Houellebecq. Les mauvaises langues diront que cet écrivain partit en Irlande pour des raisons fiscales. Lui, affirmera apprécier cette verte contrée pour oublier et se faire oublier.

Exil volontaire pour Houellebecq, exil politique pour Hugo qui, depuis les îles anglo-normandes de Jersey et Guernesey regrettait la France et vilipendait Napoléon le Petit. Dix-huit longues années d’exil dans ces îles connues aujourd’hui comme étant des paradis fiscaux. Enfin presque, car si le 5 décembre, l’Union Européenne a bien adopté une liste noire de 17 paradis fiscaux, le béotien apprendra avec surprise que si la Mongolie et la Tunisie y figurent, Jersey, Guernesey mais aussi le Luxembourg, terre sur laquelle l’actuel Président la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, régna aussi longtemps que l’exil hugolien, n’en font pas partie. Déception pour les uns, avancée pour les autres. En effet, l’Union se dote enfin d’une liste et ajoute 16 noms à la liste établie en juillet dernier par l’OCDE et qui ne comportait qu’un seul bouc émissaire : Trinidad-et-Tobago.

Loin de la Méditerranée d’Homère, les Caraïbes apparaissent comme l’eldorado pour les puissances mondialisées de l’argent. Îles Vierges, Îles Turques-et-Caïques, confettis de l’empire britannique où l’argent coule à flot. A proximité de ces îles où les puissants de ce monde amassent égoïstement leurs fortunes en toute illégalité (et bien souvent impunité), à quelques encablures seulement des yachts battant pavillon de complaisance, l’île d’Haïti se meurt. L’ancien joyau de la couronne française est aujourd’hui un des pays les plus pauvres du monde.

Chers amis, aussi saugrenu que cela puisse paraître, d’Haïti en Gascogne, il n’y a qu’un pas. Où plutôt, il y en a deux. Le premier porte le nom d’Alexandre Davy de la Pailleterie. Celui-ci naquit sur l’île et s’illustra durant les guerres de la Révolution Française sous le nom de Général Dumas. Ce général eut un fils, Alexandre, promis à une renommée mondiale qui fit de Lupiac, n’en déplaise à Dali, le centre du monde et de D’Artagnan le héros que nous chérissons.

Le second se nomme Toussaint Louverture, brillant stratège, contemporain de Dumas et ardent défenseur de l’abolition de l’esclavage. Lui-même devait sa condition d’Homme Libre à Louis Pantaléon de Noé qui l’affranchit en 1776. Ce seigneur de Noé, colon et planteur le libéra donc tandis qu’il s’apprêtait à regagner la France pour se marier à moins de trente kilomètres de Lupiac.

Oui, parfois, en cette fin d’année, je vous l’avoue, j’ai la tentation de l’île. Alors, si vous aussi vous avez la même envie, regardez au loin, partez à l’aventure. Rendez-vous vous est donné, à l’Isle-de-Noé.

******

Tableau de tête: Les Océanides, Gustave Doré, 1869.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :